Le vieux parquet grinça à chacun des pas de la jeune fille. Il y avait tellement de poussière qu'elle laissait une trace à chaque fois. Elle tourna la tête vers le reste de la pièce, avant de se contempler dans la glace. La chambre était tout simplement vieille. Inhabitée depuis des lunes. La grande armoire était restée entrouverte et poussiérieuse, comme la dernière fois. On ne voyait presque plus le tapis, sous le lit en fer forgé. Sa couleur avait terni, et elle se fondait dans le bois du sol. Les poutres du plafond abritaient des colonies d'araignées, ainsi que leurs toiles. Mais Alise aimait bien ce décor. Surtout à cette heure-ci, juste avant midi. Les rayons du soleil avaient envahi la pièce, et dansaient lentement, mielleusement sur le sol. Les stores de dentelle, à moitié descendus sur les fenêtres, étouffaient la lumière aveuglante de l'astre du jour, la moitié de la chambre étant encore cammouflée par l'ombre et la fraîcheur de la nuit. La jeune fille regarda son reflet. Ses longs cheveux d'une couleur caramel tombaient en cascade le long de sa silhouette, ornant sa descente de hanches de boucles souples et harmonieuses. Quelques mèches, plus courtes et rebelles, encadraient son visage en coeur, le menton pointu, les joues hautes et arrondies, le front petit. Alise se regarda dans les yeux. Elle défia son propre regard, ses prunelles vertes, colorées vivement, et saupoudrée de quelques tâches dorées. Le contour de ses pupilles étaient plus foncé, comme si ses yeux voulaient parraître de plus en plus mystérieux. Elle fronça ses sourcils fins, et remarqua de petits plis, sur le haut de son nez. Un nez tout petit, un peu pointu, un peu relevé, concave. Un nez de lutin, ou de farfadet. Cela la fit sourire. Ses dents blanches captèrent son attention. Elle contempla sa bouche en coeur, les lèvres légèrement pulpeuses, les contours fins et fragiles, dessinés à la perfection.
Elle soupira. Puis sortit de la chambre en traînant le pas. Les marches de l'escalier grinçaient. La jeune fille essayait de faire le moins de bruit possible. Son oncle dormait encore. Il dormait toujours. C'est d'ailleurs pour cela qu'Alise aimait bien venir passer quelques vacances ici, seule avec lui. Elle avait le libre arbitre, personne ne lui donnait d'ordre ou de recommandation. La liberté absolue. Elle enjamba la dernière marche, et fila dans la cuisine. A peine levée, elle avait déjà faim. C'était pas de sa faute, ou pas tout à fait, si elle adorait manger. Elle était comme ça, et elle le vivait bien. Elle se servit un immense bol de céréales au chocolat et sortit le manger dans le jardin.
Ca n'était pas vraiment un jardin, d'ailleurs. Plutôt une vaste prairie, perdue au milieu de bosquets, champs, forêts et rivières qui s'étendaient à des kilomètres à la ronde. Alise aimait cet endroit plus que tout. Aucune voiture n'y passait. Aucun poteau électrique ne suspendait des fils à haute tension. Aucune antenne, parabole, éolienne ne s'imposaient dans le paysage. Il y avait simplement la nature, avec un long chemin, celui qui menait à la vieille maison de l'oncle Ben. Celui-ci n'avait d'ailleurs pas de véhicule à moteur. Il n'utilisait que sa petite voiture à atteler, que tirait une massive ponette haflinger. Elle s'appelait Ginger.
Alise se croyait dans le scénario d'un film, ou dans une histoire de conte de fée, à chaque fois qu'elle venait ici. C'était reposant, d'ailleurs. S'éloigner ainsi du quotidien, quitter les rues puantes et grouillantes de Toulouse. Son été s'annonçait bien. Le soleil pointait déjà le bout de son nez, et, en face de la jeune fille, les crins de Ginger, dans son pré, renvoyaient comme un miroir les rayons dorés de l'astre du jour.
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